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D Y N A M I S

Quel est notre rapport à la matière ? Comment faire parler l’immanence des choses ? C’est la réflexion à l’origine des œuvres d’Alice Bandini présentées dans l’exposition « Dynamis ».
Si déjà notre rapport aux objets est transformé par leur faculté à obéir à nos injonctions, certains vont ainsi enjoindre leur téléphone ou leur cuisine à exécuter leurs ordres, la prosopopée d’Alice Bandini consiste à faire émerger la voix immanente de la matière, son histoire et sa nature. Explorer la profondeur, les abysses, sonder dans la matière l’origine oubliée de notre rapport au réel. Le thème de « Dynamis » renvoie à la force intrinsèque de la matière, cette force se distingue de la mécanique dont la source est extérieure, façonnée par l’homme ; la dynamique explore l’énergie intérieure des éléments. « Tout est dans un flux continuel sur la terre. Rien n’y garde une forme constante et arrêtée ». 1

Les œuvres d’Alice Bandini font sourdre le rapport entre rythme et mouvement. Quand le premier désigne une cadence régulière, l’hypnotique battement nous entraîne vers la fluidité circulatoire et instable du second. Il apparaît être dans cet état et n’est pas dans cet état. Il est au repos et, au même instant, est en mouvement. Il naît et périt en même temps. Il ne s’altère pas et pourtant il change. Il existe et n’existe pas. La série des Métamorphoses, se développe à travers l’étude du passage d’un état à un autre, les formes transitoires et mutantes s’articulent à travers l’espace telles des ondes qui circulent et se diffusent. Suspendues, elles incarnent le jeu d’équilibre, la dynamie, l’opposition entre les forces immanentes et extrinsèques.

Quand dorment les soleils sous nos humbles manteaux
Dans l’univers obscur qui forme notre corps,

Les nerfs qui voient en nous ce que nos yeux ignorent
Nous précèdent au fond de notre chair plus lente

Jules Supervieille, Nocturne en plein jour

L’installation Écho, elle n’a rien de réel, composée d’éléments en cuir suggère un langage formel souple, ondulant et aléatoire. Elle renvoie à une forme familière, organique pourtant dénuée de toute attache à nos paradigmes connus. L’allusion devinée à la cage thoracique évoque un souffle dessinant sa nature évanescente. En écho à ces vibrations, sont perçues celles du matériau réemployé. Dans sa nouvelle forme, il se réfère encore à une vie antérieure et procure « la sensation du neuf » 2 . L’œuvre Volutes de rêves en clefs, Volutes de clefs en rêves, illustre cette mue : elle est composée de petits éléments triangulaires en bois entrelacés qui font originellement office de clefs de voûte des châssis de peintre. Souvent laissés pour compte, comme inutiles, Alice les a glanés, récupérés afin qu’ils deviennent ici le support d’une récréation pour celui qui entreprend de les assembler, de se les approprier. La transformation du médium pictural à la sculpture, dont les formes paradoxales tendent vers l’infini, donne corps à la réflexion d’Alice sur la mémoire et vers l’imaginaire.
Dynamique de l’esprit et interface entre le sujet et le monde, l’imagination constitue l’irréel et dans le même temps la « reine du vrai » 3. Elle transcende la réalité pour la rendre plus palpable. La démarche artistique d’Alice renvoie à : « une réflexion sur la manière dont, par son activité propre, la conscience dévoile la possibilité d’un monde imaginaire. » 4 Les dessins intitulés Chimères, et les petites photographies Genèse, révèlent une quête de formes inspirées de ce que la nature a de surnaturel. Les images sont évanescentes, cellulaires, aquatiques et définissent un langage rhizomateux. La sculpture Quelque Part entre hier et demain, présente une forme hybride comme extraite du sol ou déposée. Cette créature fossile empreinte d’arabesques et de géométries est à l’image d’une archéologie subaquatique fictive. Ces résonances lointaines et imaginaires empruntant aux mythologiques, distillent un sentiment de flottaison, de suspension où « la forme est le fond qui remonte à la surface ». 5

1 Jean-Jacques Rousseau, Les Rêveries du promeneur solitaire, 1782
2 Charles Baudelaire, Écrits sur l’art, 1845
3 Charles Baudelaire, Écrits sur l’art, 1845
4 Jean-Paul Sartre, L’imaginaire, 1940
5 Victor Hugo, Les Contemplations, 1856


Laetitia Thomas

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Le On c’est eux cinq.

Alice Bandini, Eugène Daumal, Angèle Guerre, Stéphane Parain et Tanguy de Saint-Seine partis vers le lointain. Partis, parce qu’en quête de trouver quelque chose et qui dit chercher, suppose souvent le déplacement et dit recouvrer ce qu’on a perdu. Si cette notion suggère potentiellement la trouvaille, elle suscite surtout le prestige de l’absent et le pouvoir de répandre la mélancolie des mémoires. Sans mélopée toutefois, l’exposition qui s’articule à travers le prisme du vestige, présente des œuvres ayant davantage recours à l’inachevable qu’au déliquescent.

Le goût de la ruine est universel à tous les hommes, il est l’un des instincts de notre mélancolie. En témoigne le genre ruiniste qui traverse l’histoire des arts, depuis la Renaissance au Romantisme en passant par le Classicisme et le Néo-classicisme. Aussi,l’attention portée à l’égard du passé et à la grandeur révolue est rondement tangible à travers la jeune création contemporaine. Cette dernière oscille souvent, à l’image de la fameuse « poétique des ruines » diderotienne, entre déconstruction, brisure et reconfiguration. Et « Voilà où nous en sommes » [ …] Dans la grande fosse des formes, gisent les ruines auxquelles on tient encore, en partie. Un chantier d’inauthentiques éléments pour la formation d’impurs cristaux » (Paul Klee, Journal, 1915).

« On a cherché ailleurs » s’inscrit ainsi dans une contemporanéité artistique, elle n’implique cependant ni la problématique de restitution ni celle de reconstitution. Elle délaisse même quelque peu la ruine en ce sens que le vestige, à l’instar du débris, du passé et de l’écoulement du temps, détient un héritage, donc un présent. L’ailleurs convoque multiples temporalités et les œuvres de cette exposition ne susurrent pas tant de murmures passéistes, romantiques ou mélancoliques. Point de citation au Désespoir de l’artiste devant la grandeur des ruines, de Füssli ni de réflexions pointant la mesquinerie de Chronos. Non, nous, nous voulons plutôt embrasser les formes de la survivance, nous suspendre à l’inachevé et au pérenne et penser avec Diderot que « le temps s’arrête pour celui qui admire ».Et qui aime aussi, sans doute. Le choix d’exposer à l’Amour, lieu un brin périphérique, singulier et expérimental a été pour nous, inspirant et inhérent au thème de l’exposition. Le poète George Dor écrit qu’« un jour on ne rêve plus que d’ailleurs », alors nous songeons sans peine et non sans grâce, au lustre constant des mystères, aux fragments toujours fantasmés, à la perdurance des origines lointaines, à l’exploration et à l’inexploré. Ici chacun de ces cinq jeunes artistes explore le caractère à la fois impalpable et substantiel de l’« autre » part.
Un parti-pris dans la scénographie suggérant l’îlot – d’abord ombre sur l’horizon de la mer – s’opère au sol et aux murs. Les œuvres sont entourées d’un pourtour, ce qui leur confère une présence à la fois fantomatique et précieuse. Cet aspect peut aussi évoquer l’image d’un élément retrouvé, en attente, et faisant l’objet d’une recherche. Un arrêt sur image qui impose pourtant un rythme puisqu’il scande le parcours. 

La série Visages fossiles, (2013-2016) réalisée par Stéphane Parain nous impose une soudaine frontalité à l’entrée de l’exposition. L’artiste présente ici un ensemble de sept têtes sculptées et inspirées de vidéo en slowmotion, effet cinématographique consistant à diffuser les images en action au ralenti, afin d’amplifier la charge visuelle ou émotionnelle. Cette démarche témoigne d’une attention toute particulière à l’égard de ce qui échappe, d’une délicatesse à rendre lambinant le fugitif. S’il y a une forte dualité entre le nonchalant et le leste, elle existe aussi entre la légèreté éphémère des mouvements et entre la gravité du matériau et des affects. Visages fossiles donne à voir un sourd flottement, un intervalle. L’œuvre convoque l’ellipse qui est corroborée par son aspect sériel et comme l’écrit Pierre Fédida « c’est le fossile qui détient inanimé le vivant conservé ». Un caractère sombre et angoissant se dégage de ces portraits, dont l’un, esseulé, est suspendu à travers le parcours de l’exposition. Le réalisme et l’aspect fossilisé de ces têtes ne sont pas sans évoquer les moulages pompéiens et Fantasmagories d’une tombe, (2016) œuvre d’Eugène Daumal esquisse elle aussi les abords profonds d’une cité évanouie. Cette installation investit une salle et prend la forme d’un hypogée coloré. Les surfaces murales sont recouvertes de plaques métalliques sur lesquelles sont déposés des pans aux couleurs vives, qui pour certains sont perforés, pour d’autres, incrustés d’objets de récupération et d’éléments disparates. Au sein de cet espace qui palpite et réverbère, l’artiste a installé un grand container en métal qui lui fera office d’habitacle lors d’une performance. À l’image de pièces muséales, Eugène Daumal orchestre sur une table miroitante, des coiffes à plumes exotiques, des bustes aquatiques parés de coraux et d’oursins, des reliques défiant le joyau et de translucides merveilles aux formes hétéroclites et irrégulières. Ces trésors méconnus paraissent intemporels, ils regorgent aussi bien d’imaginaire séculaire que de visions apocalyptiques d’un monde à venir. S’opère dans ce paysage composite et mystique, une tension spatiale et temporelle dérangeante à la fois antique et futuriste.

On retrouve un goût analogue pour le glanage de matériaux et pour le transcendant à travers les œuvres d’Alice Bandini qui affectionne tout particulièrement le monde abyssal et fantasmagorique. Dans Quelque part entre hier et demain, aujourd’hui? , (2016), l’artiste présente un assemblage de planches en bois aiguisées, collées les unes aux autres de telle sorte à ce qu’elles composent une créature fossile, empreinte d’arabesques et de géométries. L’installation revêt une forme hybride extraite ou déposée, dont l’équilibre gracieux est fragile. Cette nature instable et précaire irrigue l’ensemble de l’œuvre d’Alice et sa démarche repose sur le trépas et la reviviscence. L’ambivalence formelle est notamment présente dans ses Métamorphoses, (2016), sculptures en mutation et devenir dont l’une est au sol, les autres en suspension, élaborées à partir d’ossatures sinueuses, nodales et complexes. L’artiste développe une archéologie fictive ou future et engage un vocabulaire multiple, organique, végétal, marin. Ses œuvres distillent une imagerie d’arborescences et de ramifications comme en témoignent son Triptyque : extraire, dépayser, sarcler (2016). Ces peintures sur châssis donnent à voir d’amples rhizomes d’où émane un langage formel puissant, tortueux, vibratoire. Empruntant au sublime, la démarche de l’artiste se déploie aux confins de mythologies naturelles et oniriques.
Quant à Angèle Guerre, ses dessins parsèment des nuées au fond de l’iris. Dans les séries Exactement, Des chutes, ou Chronique d’une disparition, (2015-16) sont représentées de larges volutes aux délicats contours, des taches charbonneuses pour des ombres évanescentes et des formes angulaires qui percent la poussière. Fusain, crayon, pastel, encre et plomb côtoient la feuille sans la maculer pleinement, sur laquelle Angèle ébauche un ailleurs pourvu de déchirures opportunes et de lignes arachnéennes. La main de l’artiste emprunte parfois à Dürer et travaille à ourdir un dense réseau linéaire suggérant la planéité et la profondeur, l’apparition et la disparition, la gravité et l’apesanteur.

À travers ses Études, dessins réalisés depuis 2013, Parcelles bleues, peinture datant de 2014 et son bas relief intitulé Exorelief 49°28’36.6 »N 0°12’01.6 »E, (2016) Tanguy de Saint Seine nous fait prendre de l’altitude en témoignant son intérêt à l’égard de l’ailleurs vu d’en haut. Sa démarche est en effet topographique et s’attache à la figuration du monde à travers la cartographie. Exorelief 49°28’36.6 »N 0°12’01.6 »E, nous présente un imposant bloc de béton strié en tous sens. Les raies qui s’acquittent magistralement, les parcelles hachurées, les parallèles et tracés méridiens, façonnent de complexes saillies, imbrications et stratifications. Tanguy élabore une recherche à l’aide de plans issus d’époques diverses, de cartes désuètes ou de relevés contemporains au rationalisme constructif. Son bas-relief émerge tel un javeau et fait sourdre une matière froide et spectrale composée aussi bien d’espaces de vacuité que d’éléments en reliefs. La solidité architecturale (du plan sculpté et du bloc lui- même) contraste avec la finesse détaillée des miniatures. Au jeu entre vide et plein / ombre et lumière, s’ajoute un rythme resplendissant, presque. Cette œuvre procure au spectateur une apesanteur et le sentiment grandiose de survoler le globe. Elle n’est en cela, pas sans faire écho au marquage au sol délimitant les oeuvres de l’exposition.

Toujours en suspension, donc.

Au creux de formes ou surfaces troubles parce qu’en même temps inachevées et en développement « On a cherché ailleurs » invite à un périple dans l’entre-deux au cours duquel le champ se dilate : allant des abysses et éléments fossiles aux filaments, arborescences et excroissances ; on en vient à regarder les nuées, puis on s’y crèche.


Laetitia Thomas